La Bourgogne se croyait protégée – Le recul du vin rouge la rejoint.

On pouvait penser la Bourgogne à l’abri. Ses rouges figurent parmi les vins les plus recherchés du monde, son pinot noir porte une réputation de finesse et de fraîcheur, et ses quantités n’ont rien de commun avec celles des vignobles bâtis pour le volume. Tout semblait la disposer à traverser sans dommage le reflux qui emporte ailleurs la consommation de vin rouge.

Il a pourtant fallu en convenir. À Beaune, le 23 septembre 2026, lors de sa conférence de rentrée, le Comité des vins de Bourgogne a reconnu que ce mouvement de recul atteignait désormais la région de plein fouet.

Les chiffres le disent sans détour. Sur les douze mois arrêtés à fin juillet 2026, les ventes de vins rouges de Bourgogne ont perdu 4,9 %, quand celles des blancs gagnaient 0,4 % et celles du Crémant de Bourgogne 6,5 %. Les vins tranquilles, toutes couleurs confondues, reculent de 1,3 % et s’établissent à 166 millions de bouteilles. Que l’on y ajoute le Crémant, et l’ensemble demeure à peu près stable, avec près de 200 millions de bouteilles commercialisées.

La nouveauté tient moins au recul lui-même qu’à son étendue. Laurent Delaunay, coprésident du Comité, a reconnu que la profession s’était crue quelque peu à l’abri de la tendance générale, grâce notamment au profil plus frais de ses rouges. Les chiffres de septembre l’ont détrompée.

Le mal ne s’arrête pas aux appellations les plus accessibles. Villages, premiers crus et grands crus sont atteints à leur tour. Pour les grands crus de Côte-d’Or, toutes couleurs confondues, les ventes ont baissé d’environ 12 % en un an, et cette précision importe, car la donnée publiée ne permet pas d’imputer ces 12 % aux seuls rouges. Elle établit du moins que le sommet de la hiérarchie bourguignonne n’échappe plus tout à fait aux difficultés du marché.

Une baisse qui n’a pas une seule cause

Il faut pourtant manier ces chiffres avec prudence. La Bourgogne sort de plusieurs petites récoltes successives, qui ont réduit les quantités disponibles. À fin juillet 2026, les stocks de vins tranquilles avaient reculé de 2,8 % en un an, mais ceux des rouges de 2,1 % seulement, ce qui trahit aussi le ralentissement de leur écoulement.

Laurent Delaunay distingue plusieurs causes. Il y a le reflux général de la consommation de vin rouge, auquel s’ajoutent les faibles récoltes des dernières années, et enfin un pouvoir d’achat qui s’amenuise, plus durement lorsque le prix des bouteilles s’élève. Les données du Comité doivent donc se lire comme la résultante de plusieurs mouvements qui se superposent.

Le millésime 2026 resserrera encore les disponibilités. Le Comité estime que la récolte se situera environ 30 % sous la moyenne quinquennale, sans qu’il soit possible, à ce jour, de lui attribuer un volume définitif, l’estimation précise devant être établie plus tard. La Bourgogne offre ainsi un visage singulier, celui d’un vignoble qui produit peu et dont certains vins se vendent pourtant plus difficilement.

Le blanc tient mieux

Le contraste saute aux yeux. Les ventes de blancs gagnent 0,4 % en douze mois, mais la moyenne masque de fortes inégalités. Cette progression s’appuie sur chablis et petit chablis, ainsi que sur les appellations régionales bourgogne et mâcon. Tous les blancs de Bourgogne ne suivent donc pas la même pente.

Le mouvement n’est pas neuf. Au printemps, la Direction régionale de l’agriculture relevait que les blancs étaient alors les seuls dont les ventes progressaient sur douze mois, tandis que les rouges de villages et de premiers crus reculaient de 7,5 %. Les grands crus rouges de Côte-d’Or faisaient exception à l’export, où ils avançaient encore.

Il ne saurait donc être question d’annoncer que la Bourgogne « devient blanche » par l’effet de la crise du rouge. Elle l’est déjà, en majorité, par sa production. Ce qui change, c’est que l’évolution des ventes creuse aujourd’hui l’écart entre les couleurs.

Le crémant change d’échelle

Le mouvement le plus vif est celui du crémant de Bourgogne. Ses ventes progressent de 6,5 % sur les douze mois arrêtés à fin juillet 2026, et il pèse désormais 17 % des bouteilles vendues par le vignoble, contre 12 % en 2021. En cinq ans, sa place dans les ventes de Bourgogne s’est considérablement élargie.

Ce chiffre en dit davantage que celui de la seule production. En 2025, l’appellation avait produit environ 231 000 hectolitres sur près de 4 000 hectares, soit 15 % des volumes produits par les appellations bourguignonnes, ce qui en faisait la troisième AOC de Bourgogne en volume. Les volumes commercialisés avaient alors progressé de 9 %.

L’étranger porte cet essor. En 2025, pour la première fois, 51 % des volumes commercialisés ont pris le chemin de l’export, et les volumes exportés ont gagné 14 % sur 2024. Les États-Unis et le Canada demeurent les premiers marchés en volume comme en valeur, les pays scandinaves tiennent une place importante, et le Royaume-Uni a franchi le cap du million de bouteilles, avec une progression de 27 % en volume et de 29 % en valeur, selon les chiffres publiés par l’appellation.

Le marché français offre un contraste instructif. France 3 Bourgogne relève de son côté un recul de 1,5 % des ventes de crémant de Bourgogne en grande distribution française. Cette donnée ne se laisse pas rattacher avec certitude à la même période que les chiffres généraux du Comité, si bien qu’il ne saurait être question de les comparer terme à terme. Elle suffit cependant à montrer que la hausse du crémant ne traduit pas un engouement uniforme sur tous les circuits français, et que son moteur actuel est largement international.

La distinction est décisive. Le crémant ne prend pas simplement, en France, la place des bouteilles de rouge que l’on ne boirait plus. Il conquiert en même temps des marchés étrangers et gagne du terrain dans les volumes vendus sous le nom de Bourgogne.

Le prestige ne protège plus tout à fait le rouge

Voilà le principal enseignement de la conférence de Beaune. On expliquait une part du recul du rouge français par la peine des vins courants et par la transformation des repas, sans oublier ce goût de fraîcheur qui profite aux blancs, aux rosés et aux effervescents. Le cas bourguignon oblige à aller plus loin. Le reflux atteint aussi des vins identifiés, prestigieux, dont la production reste étroite, ces vins que leur renom devait garder.

Au printemps, les chiffres offraient encore un tableau plus contrasté, puisque les grands crus rouges de Côte-d’Or progressaient alors sur certains marchés d’exportation. Quelques mois plus tard, les données d’ensemble présentées par l’interprofession font apparaître un recul jusque dans les catégories supérieures de la hiérarchie. Un chiffre d’export sur certains marchés et l’évolution générale des ventes ne mesurent évidemment pas la même chose, et leur rapprochement montre surtout que le prestige n’isole plus tout à fait ces vins des transformations du marché.

Le phénomène demande à être observé dans la durée avant que l’on en tire des conclusions définitives. Le signal existe néanmoins, désormais, jusque dans les catégories que l’on croyait les mieux gardées.

La Bourgogne cherche de nouveaux consommateurs

Le Comité agit aussi sur la manière de parler du vin, en plus des prix et des volumes. La troisième et dernière saison de sa série « Astuces Dégust’ » sera diffusée à partir du 3 novembre. Les deux premières ont réuni environ 1,5 million de vues. Il s’agit d’expliquer simplement le terroir, le millésime, la vinification et le choix d’un vin selon les occasions, en formats courts diffusés notamment sur les réseaux sociaux.

L’intention affichée de l’interprofession est claire. Elle veut s’adresser davantage aux consommateurs, aux jeunes surtout et à ceux qui connaissent encore peu les vins de Bourgogne, avec moins de jargon et plus de pédagogie.

En même temps, la Bourgogne cherche d’autres débouchés géographiques. Une mission d’une douzaine d’entreprises est prévue en Inde à la fin d’octobre. Le marché n’y est encore que minuscule, quelque 30 000 bouteilles pour la région, et Laurent Delaunay assume une stratégie de très long terme, la construction d’un tel marché pouvant, selon lui, se compter en décennies.

La question dépasse dès lors la seule couleur du vin. Elle devient celle du renouvellement de ceux qui le boivent.

Un changement plus profond qu’une mode du blanc

Les chiffres de 2026 montrent que la Bourgogne rencontre une évolution qu’elle croyait mieux pouvoir contenir.

Le rouge recule de 4,9 % et les catégories supérieures ne sont plus épargnées. Le blanc résiste davantage, sans que toutes ses appellations avancent. Le crémant gagne 6,5 % et compte pour 17 % des bouteilles vendues, contre 12 % en 2021, sa dynamique récente reposant fortement sur l’international. Dans le même temps, les faibles récoltes restreignent les disponibilités, le pouvoir d’achat pèse sur les arbitrages, et le millésime 2026 devrait se situer environ 30 % sous la moyenne quinquennale.

Voilà ce qui donne au cas bourguignon son intérêt. Il ne raconte pas une simple substitution du rouge par le blanc ou par les bulles. Il montre un vignoble aux prises à la fois avec la baisse générale de la consommation et l’évolution des goûts, avec un pouvoir d’achat qui se contracte, avec des récoltes réduites, et avec la nécessité de trouver de nouveaux consommateurs.

La prise de conscience exprimée à Beaune tient en peu de mots. La Bourgogne possède toujours certains des vins rouges les plus recherchés du monde, mais elle ne peut plus tenir que leur réputation suffira, à elle seule, à les soustraire aux transformations de la consommation.

Cyril Brun, professeur d’art de vivre à la française et sommellerie, chercheur en sciences humaines

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