Le vin Californien en crise lui aussi

Le vin traverse une crise mondiale. En Californie, des vignes sont arrachées faute d’acheteurs

La France ne porte pas seule le poids d’un vignoble traversé de profondes difficultés. En Californie, premier État producteur du pays, des viticulteurs laissent aujourd’hui le raisin sur pied, vendent à perte ou arrachent des vignes qui portent encore un fruit parfaitement sain. Le spectacle a quelque chose d’absurde. Le raisin est là, mûr, prêt pour la cuve, et personne n’en veut.

Près de Lodi, dans l’une des grandes régions viticoles de l’État, Bill Berryhill cultive environ cinq cents acres, un peu plus de deux cents hectares. Quand l’Associated Press l’a rencontré en septembre 2026, les raisins issus d’environ deux cents acres, plus de quatre-vingts hectares, n’avaient encore trouvé aucun acheteur. Le viticulteur annonçait déjà l’arrachage d’une cinquantaine d’acres après la récolte. Loin d’être isolé, son cas inquiète désormais l’ensemble de la filière californienne.

Selon l’Associated Press, les ventes de vin aux États-Unis ont reculé de plus de vingt pour cent en cinq ans. Ce mouvement s’inscrit dans une contraction devenue durable du marché américain. Le rapport que Silicon Valley Bank consacre chaque année à l’industrie du vin chiffre les ventes de 2025 à environ trois cent vingt-neuf millions de caisses de neuf litres, contre 335.9 millions en 2024, soit un recul proche de deux pour cent sur cette seule année. La valeur du marché suit la même pente, passée de 75.5 à 74.3 milliards de dollars.

Ce ralentissement survient après des décennies d’une croissance presque continue. Une grande part du vignoble californien s’était alors développée pour répondre à une demande plus vive que celle d’aujourd’hui.

Le déséquilibre se lit désormais dans les rangs de vigne eux-mêmes. Jeff Bitter, qui préside Allied Grape Growers et représente à ce titre plusieurs centaines de producteurs, estime qu’environ un quart des surfaces consacrées au raisin de cuve au sommet de la période pandémique ont depuis été arrachées ou abandonnées. Si le chiffre reste une estimation professionnelle plutôt qu’un relevé administratif, il donne néanmoins la mesure de l’ajustement que subit le vignoble de l’État.

La situation frappe particulièrement les zones de grande production, Lodi et la Central Valley. L’image que l’Europe garde du vin californien reste dominée par Napa, ses domaines prestigieux et ses flacons coûteux. Mais une part bien plus vaste du vignoble appartient pourtant à une tout autre réalité, celle des grandes étendues agricoles qui nourrissent la consommation quotidienne du marché américain. C’est là, dans ces vignes sans prestige, que le recul de la demande se traduit le plus crûment par des raisins sans preneur et des parcelles arrachées.

Les causes s’additionnent sans qu’aucune ne suffise à elle seule. Silicon Valley Bank décrit un changement générationnel profond, les consommateurs les plus jeunes n’adoptant pas le vin dans les proportions qu’avaient connues leurs aînés. Les spiritueux, la bière artisanale, les cocktails prêts à boire ont gagné du terrain. S’y ajoutent des difficultés économiques plus larges, des stocks accumulés tout au long de la chaîne de distribution et, pour certaines entreprises, les tensions du commerce international.

Le prix pèse tout autant. Les difficultés se concentrent dans les segments les moins chers du marché. Silicon Valley Bank observe que le recul de la demande porte principalement sur les vins vendus à moins de douze dollars, tandis que les maisons installées sur les segments supérieurs connaissent des situations beaucoup plus contrastées. Dans l’échantillon étudié par la banque, le quart supérieur des établissements affiche une croissance moyenne de huit pour cent de son chiffre d’affaires, quand le quart inférieur recule de 10.2 pour cent.

La Californie traverse une transformation profonde de son économie viticole. Son vignoble se redimensionne autour d’une demande devenue plus faible et plus fragmentée, et ses producteurs doivent désormais choisir quelles vignes garder, quels vins produire, à quel prix et pour quels buveurs.

Le phénomène dépasse très largement les frontières américaines. Selon l’Organisation internationale de la vigne et du vin, la consommation mondiale s’est établie autour de deux cent huit millions d’hectolitres en 2025, en baisse de 2.7 pour cent sur un an. Neuf des dix principaux marchés du monde ont vu reculer leurs volumes consommés. Dans le même temps, la superficie mondiale du vignoble a diminué pour la sixième année consécutive, ramenée à environ sept millions d’hectares.

Pris ensemble, ces constats dessinent un secteur confronté simultanément à une demande plus faible dans plusieurs marchés arrivés à maturité, à des évolutions durables des habitudes de boire, aux effets du dérèglement climatique et à une incertitude commerciale accrue.

La crise californienne prend alors tout son sens. Elle donne à voir une transformation qui touche désormais une grande part du monde viticole.

Pendant longtemps, l’expansion du marché avait laissé croire que toute production nouvelle trouverait naturellement ses consommateurs. Cette époque semble s’achever. Une partie du vignoble mondial doit apprendre à vivre avec une consommation plus faible, plus sélective, répartie autrement entre les générations, les catégories de prix et les occasions de boire.

En Californie, cette mutation se lit déjà dans le paysage. Des vignes disparaissent parce que le marché qui les faisait vivre s’est rétréci.

La France connaît elle aussi les arrachages, les difficultés de certaines appellations, le recul de la consommation. La Californie rappelle simplement que ce mouvement appartient désormais à une histoire beaucoup plus vaste.

Le problème du vin est devenu mondial.

Cyril Brun

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