Pour la constitution d’un objet historique et anthropologique
Il est des mots que l’usage a si bien polis qu’on croit n’avoir plus rien à en apprendre, et c’est justement de ceux-là qu’il faut se méfier le plus. « Art de vivre » est de cette espèce. On le prononce sans hésiter, on l’attache à une table bien dressée, à une maison qu’on sait habiter, à une façon de conduire ses journées sans qu’elles vous conduisent. On le prête à des peuples entiers, ou plutôt on le leur laisse se prêter à eux-mêmes, dans l’image qu’ils composent de leur propre manière d’être et qu’ils tendent, non sans calcul, vers ceux qui les regardent. Le tourisme en a fait une promesse, l’industrie un argument, la presse illustrée un décor. Pourtant, sous ces usages qui l’épuisent sans l’éclairer, le langage ordinaire continue d’y entendre quelque chose de plus ancien et de moins facile à vendre : une certaine tenue devant l’existence, un art de recevoir ce qu’elle donne sans s’y perdre.
Cette familiarité est trompeuse. Essayons seulement de fixer ce que le mot désigne, et il se dérobe. S’agit-il d’une manière de vivre, purement et simplement — et alors pourquoi ce mot d’art, qui suppose un savoir, un exercice, une transmission ? S’agit-il du goût pour les agréments de l’existence — j’y trouve une orientation hédonique, qui n’épuise pas la question morale. S’agit-il de bien conduire sa vie — je rejoins l’éthique, et l’expression devient superflue. S’agit-il enfin des pratiques d’un groupe, de ses objets, de ses lieux — je retombe dans ce que la sociologie nomme déjà, et mieux, le style de vie ou le mode de vie. L’expression semble ainsi vouloir tout dire, ce qui revient le plus souvent à ne rien dire d’assez précis pour fonder une recherche.
On pourrait s’en satisfaire et n’y voir qu’une de ces commodités dont le langage courant s’accommode sans en payer le prix. Je crois pourtant qu’il faut résister à cette facilité, et faire l’hypothèse inverse qui veut que si l’expression a survécu, à travers tant d’usages contradictoires, c’est peut-être qu’elle garde la trace d’une unité que nos disciplines, en se perfectionnant chacune dans son ordre, ont fini par disloquer. La philosophie a pris sa part, l’histoire la sienne, l’anthropologie, la géographie, la sociologie encore — chacune a prélevé sa matière dans ce qui fut peut-être un seul et même objet, sans qu’aucune ne se soucie beaucoup de ce que devenait, entre leurs mains séparées, la totalité dont elles héritaient.
C’est cette hypothèse que je voudrais mettre à l’épreuve. Il s’agira de chercher à quelles conditions l’art de vivre pourrait devenir un objet que l’historien et l’anthropologue puissent tenir en main : un objet que je définisse sans l’appauvrir, que je compare sans effacer ce qui sépare les sociétés, que je retrouve enfin jusque dans celles qui n’avaient pas encore le mot pour le nommer. L’entreprise n’a pas pour objet d’ajouter une morale aux morales dont l’humanité dispose déjà, ni d’ériger une préférence de notre temps en mesure du bien vivre car son ambition, plus modeste, tient tout entière dans cette question de méthode.
J’ai commencé par le commencement, c’est-à-dire par les dictionnaires, les catalogues et les corpus savants, en recherchant les expressions françaises « art de vivre » et « art de bien vivre », les expressions latines ars vivendi, ars vitae et bene vivere, l’expression anglaise art of living et le terme allemand Lebenskunst — dans l’idée de vérifier honnêtement ce qu’un tel dépouillement autorise à dire. En un mot, existe-t-il, sur cet objet, un champ constitué, un vocabulaire stabilisé, une discussion qui s’accumule d’un travail à l’autre ?
Et la réponse est plus singulière qu’un simple manque. La philosophie a pensé l’art de vivre comme un problème et une discipline de soi, là où la psychologie du bonheur y a vu un faisceau de capacités menant à une vie heureuse. Il n’a pas reçu, avec la même continuité, le statut d’objet d’une histoire anthropologique qui tiendrait ensemble les représentations de la vie accomplie et les gestes ordinaires qui les accomplissent, les techniques du corps, les sociabilités, les rythmes, les espaces, les choses, et les voies par lesquelles tout cela se transmet d’une génération à l’autre. C’est dans cet écart, qui n’est pas un territoire vierge qui n’existe pas, que je voudrais inscrire ce travail.
Il faut d’abord regarder ce que dit le dictionnaire, ne serait-ce que pour mesurer combien sa réponse arrive tard.
Une définition tardive pour une expression ancienne
Lire la suite sur le site Cyrano.blog
Cyril Brun, docteur en sciences humaines, porfesseur d’art de vivre à la française