Éduquer au goût : une certaine idée de l’homme

L’éducation au goût comme anthropologie de l’art de vivre à la française



Depuis quelques années, l’expression « éduquer au goût » prend corps dans le monde scolaire mais aussi gastronomique. On la rencontre dans les écoles, au sein des politiques alimentaires, parmi les professionnels de la restauration, chez les producteurs et dans les associations. On invite les enfants à sentir, à toucher, à goûter, à comparer et la chose paraît si naturellement accordée à l’idée que la France se fait d’elle-même que l’on pourrait aisément conclure à une singularité nationale au pays de gastronomie, de vin et de table. La France aurait naturellement inventé l’éducation au goût.

Loin s’en faut cependant.

L’éducation au goût existe ailleurs. Elle s’est structurée en Italie, au Japon, dans plusieurs pays d’Europe du Nord, tandis que le monde anglo-saxon possède de nombreux programmes d’éducation alimentaire et sensorielle. Les travaux comparatifs conduits par Haruka Ueda sur la France, l’Italie et le Japon montrent même combien ces modèles se sont rencontrés, observés, influencés et parfois ont fini par emprunter leurs méthodes.[1]


L’intérêt d’une étude sur le thème me semble d’être celui de rechercher ce qu’une culture entend d’abord éduquer lorsqu’elle entreprend de former le goût, car reconnaître une saveur, apprendre à composer un repas équilibré, connaître l’origine d’un aliment, comprendre un territoire, former un jugement, découvrir ce que l’on aime et apprendre à partager son plaisir constituent autant de démarches singulières qui ne reposent pourtant pas sur la même représentation de l’alimentation,mais aussi non plus sur la même représentation de la personne humaine.

C’est à cet endroit que la comparaison permet de distinguer les singularités propres, car une culture se révèle aussi par le chemin qu’elle emprunte lorsqu’une question nouvelle lui est posée. La première manière dont elle ordonne le problème, les mots qu’elle choisit, l’objet auquel elle accorde sa sollicitude première, peuvent manifester un pli ancien de l’intelligence collective, une disposition à partir de laquelle d’autres dimensions seront ensuite accueillies.

C’est dans le cadre plus vaste d’une recherche que je consacre à la continuité historique de l’art de vivre à la française que s’est posé, autour d’une revue de presse que la question s’est posée. Il ne s’agit pas là de l’état final de la réflexion sur le sujet qu’une contribution à celle-ci, sous la forme d’une question sise dans la dynamique de mes travaux. Pouvons-nous reconnaître derrière l’actualité de l’éducation au goût, sous des formes contemporaines, certaines manières plus anciennes de concevoir l’homme, le plaisir, le jugement et la relation. Les rapprochements qui suivront doivent donc être reçus comme les éléments d’une hypothèse historique argumentée. Si les sources permettent parfois d’établir une transmission, ailleurs, elles rendent visible une récurrence, dont il faut alors apprécier la consistance sans lui prêter une généalogie que les documents ne permettraient pas (encore) de restituer.


Derrière les mêmes mots, des portes d’entrée différentes

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Cyril Brun, docteur en Sciences Humaines, professeur d’art de vivre à la française

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