Chronique d’une recherche historique et anthropologique
L’expression « art de vivre à la française » circule avec une aisance qui devrait surprendre. Elle se pose aussi bien sur un menu que dans un discours diplomatique, elle habille les jardins comme les flacons, elle accompagne le luxe et les métiers d’art avec la même évidence que la gastronomie ou le tourisme. Elle façonne l’image que la France se donne à elle-même, et celle, plus incertaine, que les étrangers composent d’elle depuis l’étranger. Cette familiarité a quelque chose d’un décor trop bien connu pour qu’on songe à l’examiner. Peu de travaux, pourtant, ont pris ce décor pour objet et cherché ce qui, sous lui, s’est formé, transmis, transformé, jusqu’à devenir une cohérence propre.
C’est cet espace laissé vacant que « L’Héritage silencieux » entreprend d’habiter.
Comprendre comment une société compose le temps, les relations, les plaisirs, les lieux, les objets et les usages selon une certaine idée de la vie accomplie, puis reconnaître la forme particulière que cette composition a prise en France, tel est le mouvement d’ensemble de cette recherche.
L’art de vivre, tel qu’il s’entend ici, désigne une composition historiquement située, transmise et exercée de savoirs pratiques, de dispositions incorporées, de règles, de rythmes, de relations et de formes matérielles, ordonnée selon une représentation de la vie accomplie. Cette définition prolonge l’étude maussienne des techniques du corps, l’histoire éliasienne de la formation des conduites et les travaux consacrés à l’incorporation sociale des dispositions.[1] Elle porte leur regard plus loin, jusqu’à la composition d’une expérience où les gestes, les objets, les lieux, les rythmes et les relations trouvent ensemble leur sens.
Le présent article expose la méthode de cette recherche, les corpus déjà rassemblés, les convergences qui commencent à se dessiner et les hypothèses qui en orientent la suite. Il donne à lire un chantier ouvert, avec ses acquis, ses degrés de certitude et ses questions qui demeurent en attente.
Une réalité composée
L’art de vivre se tient d’abord dans le geste. Il habite les manières de recevoir, de partager un repas, de conduire une conversation, d’habiter un lieu, de choisir un vêtement, d’organiser une journée, d’accueillir une fête ou de ménager le passage d’un moment de l’existence à un autre. Il engage le corps, la sensibilité, l’attention, la mémoire, les objets, et la relation à autrui qui les traverse tous.
Cette inscription dans le geste rapproche l’enquête de ce que Marcel Mauss a ouvert autour des « techniques du corps ». Une société transmet à ceux qui la composent des manières de marcher, de se tenir, de manger, de dormir, de travailler. Ces manières se déposent en dispositions acquises, et finissent par paraître naturelles à qui les exerce, comme si le corps avait toujours su.[2] Norbert Elias a montré, de son côté, comment les transformations de la société occidentale se sont inscrites dans les conduites corporelles, le gouvernement des affects, les usages de la table, les relations entre les êtres.[3] Pierre Bourdieu a donné plus tard à la notion d’habitus la force qu’il fallait pour comprendre comment les structures sociales s’incorporent durablement dans les goûts, les perceptions, les pratiques.[4]
L’art de vivre porte ces observations plus loin encore, jusqu’à l’agencement d’une expérience entière. Il réunit des gestes, des rythmes, des formes, des usages et des relations pour donner au moment sa consistance propre. C’est dans cette composition, et nulle part ailleurs, que réside son unité.
Cette composition éclaire ce qui sépare le savoir-vivre de l’art de vivre. Le savoir-vivre énonce les règles qui rendent une conduite intelligible dans un monde social donné. L’art de vivre va plus loin, il accorde la règle à la circonstance, la forme à la relation, le plaisir à la mesure, l’usage au lieu, le rythme au moment. Le savoir-vivre expose une grammaire. L’art de vivre en fait une langue vivante, parlée, respirée.
L’enquête française porte ainsi sur une cohérence saisie en acte. La table, le vêtement, la conversation, le jardin, l’accueil, le service en sont les lieux d’observation. Leur rapprochement laisse apparaître la représentation de l’homme, du plaisir, du temps et de la vie commune qui leur donne, à tous, leur sens.
Une méthode inductive
La recherche part des sources et des pratiques, non des catégories toutes faites. Elle rassemble peu à peu les régularités qui se lèvent dans la longue durée, dans le regard porté sur la France, dans les usages contemporains. Les catégories qui naissent en chemin gardent la marque de leur origine, et conservent le statut que leur degré de validation leur autorise.
Cinq niveaux permettent de mesurer l’avancement du travail. Les données observées sont les éléments que les documents livrent explicitement. Les convergences documentaires désignent le retour d’un même phénomène dans des sources distinctes, qui ne se connaissaient pas entre elles. Les catégories heuristiques organisent provisoirement ces convergences, pour en éprouver la cohérence. Les hypothèses interprétatives proposent une explication des phénomènes ainsi rapprochés. Les propositions théoriques, enfin, cherchent à rendre compte de l’organisation d’ensemble de l’objet.
Cette démarche commande une progression en plusieurs enquêtes distinctes. La première étudie la perception que les étrangers ont formée de l’art de vivre à la française, à travers les récits de voyage, les correspondances, les œuvres littéraires, les observations de ceux qui ont vécu en France, les études interculturelles et les enquêtes de notre temps. La deuxième remonte vers les héritages historiques dont la rencontre a préparé la configuration française. La troisième observe les formes présentes, leurs transformations, leurs manières actuelles de se transmettre.
Le corpus consacré au regard étranger distingue trois situations. La première concerne l’image de la France formée à distance, avant toute expérience du pays. La deuxième rassemble les observations nées d’un séjour ou d’une installation durable. La troisième étudie l’image que les institutions et les acteurs français construisent eux-mêmes pour présenter leur propre culture. Chacune a ses sources, ses intentions, ses angles de vision, et aucune ne saurait valoir pour les deux autres.
Cette distinction conduit à traiter chaque témoignage comme un document situé. Le voyageur retient ce qui l’étonne. L’expatrié compare ce qu’il découvre aux habitudes qu’il a incorporées ailleurs, dans un autre corps social. Le discours institutionnel choisit les formes qu’une société souhaite transmettre d’elle-même. De leur croisement se dégagent des traits récurrents, des écarts de perception, des déplacements que l’histoire seule explique.
La question de la singularité française
La qualification même de « française » constitue une question de recherche, et non son présupposé. L’hospitalité, la civilité, le banquet, la conversation, le jardin, le goût, l’ordonnance des plaisirs appartiennent à une histoire européenne et méditerranéenne largement partagée, que nul pays ne détient en propre. La France a reçu une grande part de ces formes par le christianisme, par les cultures antiques, par les cours européennes, par les échanges commerciaux, par les circulations artistiques, par les transferts intellectuels qui ne se sont jamais arrêtés aux frontières.
La singularité française doit dès lors se chercher ailleurs, dans la composition historique de ces héritages, dans la durée de leurs articulations, dans les institutions et les milieux qui les ont portés, dans le rayonnement enfin qui a rendu cette composition reconnaissable au-delà de ses propres limites. Une pratique peut venir d’ailleurs, connaître plusieurs vies nationales, et participer pleinement d’une configuration française qui n’en demeure pas moins la sienne.
Cette perspective conduit à distinguer l’origine d’une forme, son appropriation, son agencement avec d’autres formes, sa reconnaissance enfin comme élément d’une culture. Le café vient d’Orient. Le service à la russe porte dans son nom même l’histoire d’une circulation. Les influences italiennes ont marqué en profondeur les arts de la cour et l’architecture française. La pensée chrétienne de l’hospitalité appartient à un espace bien plus vaste que la France seule. L’histoire française tient tout entière dans ce travail de réception, de transformation, de composition, de transmission, accompli à partir de ces apports venus d’ailleurs.
Le regard étranger prend ici une valeur singulière. Sa récurrence à travers les siècles atteste qu’une manière française fut perçue, décrite, admirée, discutée, parfois combattue. Elle établit l’existence historique d’une représentation partagée, indépendamment de la question de savoir si cette représentation dit exactement le vrai. L’étude comparative devra mesurer la correspondance entre cette représentation et les pratiques observables, puis distinguer ce qui relève de la singularité effective, ce qui relève de la mise en modèle, ce qui relève enfin des seuls effets du rayonnement.
L’hypothèse de « L’Héritage silencieux » porte ainsi sur une configuration entière. La France aurait, siècle après siècle, composé, stabilisé, rendu visible une certaine intelligence de la juste manière, jusqu’à en devenir l’un des foyers européens de référence. La confrontation avec les configurations italienne, britannique, germanique, espagnole et américaine permettra d’éprouver cette hypothèse, et peut-être de la corriger.
Une sédimentation historique
Les premiers travaux font apparaître une formation lente. L’art de vivre à la française se présente comme une sédimentation où des héritages successifs se rencontrent, se transforment, deviennent solidaires les uns des autres jusqu’à ne plus se laisser séparer.
L’étude de ces héritages s’ouvre bien avant la France elle-même. Les mondes mésopotamien, biblique, grec et romain permettent d’identifier plusieurs composantes fondamentales des cultures européennes. L’hospitalité, le banquet, la fête, le repos, la mesure, la conversation, le rapport entre le corps et la cité, l’organisation symbolique du repas, l’alternance des temps en font partie. Leur examen fournit une histoire des matériaux, avant même leur composition particulière dans l’espace français.
Les témoignages mésopotamiens associent déjà la boisson, le banquet, l’hospitalité et l’entrée dans une existence civilisée. Dans l’Épopée de Gilgamesh, Enkidu ne devient pleinement homme qu’au moment où le pain, la bière, le vêtement et les soins du corps lui sont donnés, comme si l’humanité elle-même se recevait par la table.[5] Les représentations de banquets, où l’on voit des convives boire ensemble une bière commune à l’aide de longues pailles, disent la même chose autrement, l’ancienneté du lien entre nourriture, sociabilité et forme matérielle.[6] Ces documents portent la profondeur anthropologique des phénomènes que cette recherche interroge.
Le monde biblique apporte une pensée du repos comme reprise du souffle, comme restauration de l’existence. Dans le livre de l’Exode, le repos hebdomadaire permet au serviteur et à l’étranger de reprendre souffle, selon le verbe hébreu nāphaš.[7] Le temps y reçoit une ordonnance qui associe le rythme du travail, la restauration du corps, et la considération due à autrui, fût-il un étranger.
La tradition bénédictine inscrit ensuite la prière, le travail, la lecture, le repas, le sommeil et l’accueil dans un ordre quotidien où rien n’est laissé au hasard. Les chapitres 48 et 53 de la Règle de saint Benoît lient l’ordonnance du temps au soin porté à l’hôte, comme si l’un ne pouvait tenir sans l’autre.[8] Cette articulation entre rythme, présence et hospitalité constitue une source majeure pour l’histoire occidentale des manières d’habiter le temps.
Le monde grec forme un autre foyer, où le banquet, la conversation, l’éducation, la mesure et la vie politique se tiennent par la main. Le Banquet de Platon installe la parole philosophique dans la durée d’une réunion que règlent le repas et la boisson, faisant de la pensée elle-même une affaire de table.[9] La réflexion aristotélicienne sur l’amitié, le plaisir et la vertu inscrit à son tour la vie accomplie dans un ensemble de pratiques que gouverne la juste mesure.[10] Ces textes appartiennent à un monde étranger à la configuration française. Leur réception ininterrompue dans l’histoire intellectuelle européenne en fait pourtant des sources vivantes de sa formation.
Les textes médiévaux et renaissants consacrés aux contenances permettent de suivre la formation corporelle de la civilité. Le De civilitate morum puerilium d’Érasme, publié en 1530, ordonne son enseignement autour du maintien, du vêtement, de l’église, du repas, des rencontres, du jeu, du coucher.[11] Le corps y devient le lieu visible d’une attention portée à soi-même, aux autres, à la situation qui les réunit. Apprendre les formes, c’est déjà apprendre une conception de la relation.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la conversation, les salons, la civilité, les arts décoratifs et la culture de la table concourent à former un monde où les plaisirs reçoivent enfin une ordonnance sociale et esthétique. Les pratiques circulent entre la cour, la ville, les maisons aristocratiques, les milieux bourgeois, les auberges, les métiers, et cette circulation même assure leur adaptation à des espaces sociaux différents.
Avec Brillat-Savarin, au commencement du XIXe siècle, le repas devient ouvertement un fait humain total. La distinction qu’il trace entre le plaisir de manger et le plaisir de la table porte une portée nette. Le premier répond à un besoin, et s’arrête où le besoin s’arrête. Le second naît des « circonstances de faits, de lieux, de choses et de personnes » qui accompagnent le repas et le dépassent. Le lieu, le temps qu’on s’accorde, le choix des convives, la conversation, les mets, les vins, tout cela compose ensemble un plaisir qui n’appartient plus à un seul convive.[12] La table apparaît ainsi comme une architecture relationnelle et temporelle, autant que comme une pratique alimentaire.
Ces premières étapes disent déjà le sens de toute l’enquête historique. Chaque époque reçoit des formes antérieures, les déplace, y ajoute ses propres créations, sans jamais repartir de rien. L’art de vivre à la française se constitue dans cette composition progressive, jamais achevée.
Le regard des étrangers
Le corpus étranger conduit de Béat-Louis de Muralt, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, jusqu’à Edith Wharton au commencement du XXe, avant de s’étendre aux témoignages et aux enquêtes de notre temps. (voir article dédié)
Les Lettres sur les Anglais et les Français de Muralt ouvrent un premier observatoire comparatif. Elles mettent en relation les mœurs, les conversations, les manières sociales, les caractères que l’on prête aux deux nations.[13] Leur intérêt tient autant aux jugements qu’elles portent qu’au principe même de la comparaison, car les conduites françaises ne deviennent vraiment visibles que placées devant une autre manière de vivre.
Au XVIIIe siècle, les témoignages de Carlo Goldoni, de Pietro Verri, de Sénac de Meilhan et d’autres voyageurs ou observateurs européens enrichissent cette matière.
Goldoni écrit depuis une expérience longue de la France, où il s’installe en 1762. Ses Mémoires observent les théâtres, les usages du monde, les repas, les promenades, et les différences entre les sociabilités italienne et française, avec l’œil de qui compare deux langues qu’il parle également bien.[14] Le journal parisien de Pietro Verri, tenu au cours de son séjour de 1766, associe l’observation des institutions, des milieux intellectuels, de la ville, des habitudes quotidiennes.[15] Ces témoignages laissent voir comment les espaces, les conversations et les usages sociaux composent, ensemble, une expérience cohérente du pays.
Les Lettres d’un voyageur russe de Nikolaï Karamzine, nées de son voyage occidental commencé en 1789, apportent à ce corpus le regard d’un homme partagé entre admiration culturelle, curiosité politique et expérience sensible de l’Europe.[16] Paris y devient tout à la fois une ville réelle et un espace déjà chargé de représentations, portées depuis longtemps avant l’arrivée. Cette superposition entre l’imaginaire préalable et l’expérience vécue éclaire une donnée constante de l’enquête, l’étranger ne rencontre jamais la France seule, il rencontre toujours en même temps l’idée de la France qu’il portait avec lui en chemin.
Au XIXe siècle, les carnets de Nathaniel Hawthorne apportent le regard d’un écrivain américain attentif aux rues, aux jardins, aux demeures, aux repas, aux gestes ordinaires que nul ne songe à décrire tant ils vont de soi pour ceux qui les vivent.[17] Avec Edith Wharton, installée durablement en France, l’observation se fait plus directement interprétative. French Ways and Their Meaning, publié en 1919 pour un lectorat américain, cherche la signification des formes françaises dans la continuité historique, le goût, l’éducation, la vie intellectuelle, les relations sociales.[18]
Ce corpus possède une qualité qui lui est propre. Les regards étrangers rapprochent souvent, dans une même page, des phénomènes que les études spécialisées traitent séparément, chacune dans son champ. Le voyageur observe dans une même expérience la nourriture, les manières, le décor, le langage, les rythmes, l’espace public, les relations, sans savoir qu’il vient de saisir en une fois ce que le chercheur peine ensuite à réunir. Son témoignage invite à retrouver la composition qui relie ces dimensions.
Le corpus révèle aussi des appréciations contrastées, qui ne s’accordent jamais tout à fait. La forme française apparaît tour à tour comme élégance ou comme contrainte. La conversation suscite l’admiration pour sa vivacité autant que l’irritation devant les rapports de distinction qu’elle installe entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. L’attention aux plaisirs reçoit le nom de raffinement chez les uns, celui de frivolité chez les autres. La permanence des usages se lit comme continuité pour certains observateurs, comme résistance au changement pour d’autres. Ces écarts montrent comment une même disposition produit des expériences différentes, selon la culture, la position sociale et les attentes de celui qui regarde.
Des sources aux catégories de travail
Le rapprochement de ces témoignages fait revenir plusieurs récurrences, comme des motifs qui reparaissent d’un texte à l’autre sans que leurs auteurs ne se soient jamais lus.
Muralt observe les formes de la sociabilité et la manière dont les Français se présentent dans la conversation. Goldoni et Verri relient les usages sociaux aux lieux, aux spectacles, aux promenades, aux institutions de la ville. Karamzine saisit Paris comme une expérience où les rencontres, les représentations préalables, les espaces et les plaisirs se répondent sans cesse. Hawthorne s’attarde sur les jardins, les rues, les intérieurs, les pratiques ordinaires. Wharton relie le goût français à la continuité historique, à l’éducation, à cette capacité d’organiser les différentes parties de l’existence en un ensemble intelligible.
De la confrontation de ces observations reviennent quatre questions. La première concerne la manière dont un moment reçoit une forme et une durée. La deuxième porte sur le rôle des usages dans l’organisation de la relation. La troisième étudie la composition du plaisir avec le lieu, les objets, les personnes présentes. La quatrième enfin suit la transformation des formes héritées au contact de circonstances nouvelles, qu’elles n’avaient pas prévues.
Ces convergences documentaires ont conduit à bâtir cinq catégories heuristiques, la tenue du moment, la relation, la forme, le plaisir et l’ajustement. Elles organisent provisoirement le corpus et permettent d’éprouver les relations qui unissent les phénomènes observés. Leur fonction demeure exploratoire, et l’avancement de l’enquête pourra les préciser, les réunir, ou en faire apparaître de nouvelles qu’on ne soupçonne pas encore.
La tenue du moment désigne la faculté de donner à une rencontre, à une visite, à un repas, à une promenade, à une conversation ou à une célébration un commencement, une progression, un accomplissement. Elle transforme une durée disponible en une expérience que l’on a partagée.
La relation concerne les manières par lesquelles les usages distribuent les places, règlent les distances, accueillent la parole, donnent à chacun la possibilité de prendre part à la situation commune.
La forme rassemble les gestes, les objets, les vêtements, les espaces, les ordres de succession, les règles de convenance qui rendent le moment perceptible et intelligible à qui le traverse.
Le plaisir désigne une expérience composée, dont l’intensité dépend du lieu, du temps qu’on s’accorde, de la qualité des objets, de l’accord des gestes, de la présence des autres. La distinction de Brillat-Savarin entre le plaisir de manger et le plaisir de la table en donne la formulation la plus claire.
L’ajustement concerne enfin l’accord de tout cet ensemble avec une circonstance particulière. Il met en relation l’héritage reçu, le lieu, les personnes présentes, les ressources disponibles, le caractère propre du moment.
L’intérêt de ces catégories tient à leur articulation. La forme soutient la relation. La relation donne au plaisir sa destination humaine. L’ajustement accorde l’ensemble à la circonstance. La tenue du moment lui confère sa durée et sa cohérence.
De cet instrument analytique se forme une première hypothèse interprétative. La cohérence de la configuration française pourrait tenir tout entière à la manière dont ces cinq dimensions se composent au sein d’une même expérience. L’ajustement y occupe une place particulière, puisqu’il accorde les formes reçues au lieu, aux personnes, aux ressources, au caractère du moment.
L’esprit sous la lettre
La formule « l’esprit sous la lettre » résume l’orientation de cette recherche. La lettre rassemble les gestes, les règles, les objets, les espaces, les cérémonies. L’esprit désigne l’intelligence pratique qui les accorde et leur donne une finalité humaine. De leur union naît la possibilité même de transmettre.
Une table dressée, un ordre de service, une formule d’accueil, une règle de politesse possèdent une forme visible, que l’œil saisit d’un regard. Leur justesse dépend pourtant de leur capacité à servir la relation, à donner au moment sa pleine consistance. La forme s’accomplit lorsqu’elle permet à chacun d’habiter la situation avec aisance, attention et liberté, et non lorsqu’elle se fait remarquer pour elle-même.
Cette relation entre la lettre et l’esprit explique la plasticité de l’art de vivre. Une même intention peut prendre plusieurs formes selon les époques, les milieux, les circonstances qui l’accueillent. Une forme ancienne peut retrouver un sens nouveau, tant qu’elle demeure accordée à l’expérience humaine qu’elle soutient. La transmission porte ainsi sur des gestes, mais plus encore sur l’intelligence de leur convenance.
L’ajustement constitue, dans l’état actuel de la recherche, l’hypothèse interprétative retenue pour expliquer la continuité de cet héritage. Plusieurs sources montrent des formes reçues, déplacées, recomposées selon les milieux, les époques, les circonstances. L’enquête historique devra établir l’étendue de ce mécanisme et déterminer s’il forme une propriété structurante de la configuration française, ou seulement l’une de ses expressions parmi d’autres.
Un héritage vivant
L’inscription par l’UNESCO du repas gastronomique des Français sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, en 2010, apporte un document contemporain de premier plan. La définition retenue présente le repas comme une « pratique sociale coutumière » destinée à célébrer les moments importants de la vie. Elle rassemble le choix des convives, l’achat de produits de qualité, l’accord des mets et des vins, la décoration de la table, la succession des services, les gestes accomplis pendant le repas.[19]
Cette définition confirme la nature composée de l’objet. La valeur patrimoniale réside dans l’ensemble que forment les pratiques, les relations, les connaissances, les rythmes, la transmission, tous ensemble et non séparément. Elle montre aussi que l’art de vivre possède une réalité présente, portée par des familles, des métiers, des institutions, des communautés, des lieux qui l’entretiennent chaque jour sans y penser.
La question de la transmission prend dès lors une importance centrale. Une part considérable de cet héritage a circulé par la vie domestique, l’apprentissage professionnel, l’imitation, la répétition. Les formes s’apprenaient dans leur exercice même. Leur intelligibilité tenait à la présence de personnes capables de montrer la manière, d’en faire éprouver la justesse, d’accompagner son appropriation d’un geste à l’autre.
Le silence de cet héritage désigne précisément ce mode de transmission. Les gestes étaient connus avant d’être expliqués. Les rythmes étaient vécus avant d’être définis. Les manières de recevoir, de converser, de servir, de partager un repas entraient dans l’existence par la fréquentation, et devenaient des dispositions incorporées avant même qu’on eût songé à leur donner un nom.
Les transformations contemporaines ouvrent aujourd’hui un champ de recherche nouveau. Les rythmes de travail, les structures familiales, les formes de l’habitat, la circulation internationale des pratiques, les usages numériques, les préoccupations écologiques et les nouvelles attentes relatives au corps et à la santé modifient les conditions dans lesquelles l’art de vivre s’exerce. Elles sollicitent directement sa capacité d’ajustement, la mettent à l’épreuve d’un monde qu’elle n’avait pas connu.
L’adaptation écologique des repas, des déplacements, du tourisme et de la fréquentation patrimoniale offre à cet égard un terrain privilégié. Elle permet d’observer comment le souci de la mesure, de la saison, du lieu, de la durée et de la transmission reçoit de nouvelles traductions, sans perdre ce qui le fondait. L’enquête consacrée à l’éducation du goût ouvre une perspective comparable, elle étudie la manière dont une culture forme l’attention sensorielle, rend les différences perceptibles, transmet la faculté de juger.
Le bistrot, le restaurant, l’hôtel, le jardin, le château, le musée et le territoire viticole forment également des observatoires majeurs. Ces lieux réunissent des usages, des métiers, des objets, des temporalités, des relations, et donnent à l’art de vivre une expression concrète, celle d’un héritage qui devient, chaque jour, une expérience présente.
Acquis, instrument heuristique et hypothèses
L’état actuel de la recherche permet de distinguer un acquis théorique, un acquis documentaire, un instrument heuristique et deux hypothèses.
L’acquis théorique réside dans la constitution même de l’art de vivre comme objet historique et anthropologique. Son étude porte sur la composition des pratiques, des dispositions, des rythmes, des relations et des formes matérielles à travers lesquelles une société exprime une certaine représentation de la vie accomplie.
L’acquis documentaire tient à la perception durable d’une manière française dans les témoignages étrangers. Cette perception traverse plusieurs siècles, plusieurs cultures d’origine, plusieurs formes d’écriture, et rassemble des observations consacrées à la conversation, au goût, aux usages sociaux, aux lieux, aux plaisirs, à l’éducation, à la continuité des formes.
L’instrument heuristique rassemble à ce jour cinq catégories, la tenue du moment, la relation, la forme, le plaisir et l’ajustement. Elles organisent les convergences documentaires et donnent une direction aux dépouillements futurs. Leur forme évoluera avec l’élargissement et la comparaison des corpus.
La première hypothèse, de nature historique, rapporte la manière française à une composition particulière d’héritages européens et méditerranéens. Sa singularité reposerait sur l’agencement, la durée, la transmission et le rayonnement de cette composition.
La seconde hypothèse, de nature interprétative, reconnaît dans l’intelligence de l’ajustement le principe qui accorde les formes aux circonstances, relie la lettre à l’esprit, en assure la continuité à travers les transformations de l’histoire.
Ces distinctions donnent sa direction à la suite du travail. Le corpus du regard étranger doit se prolonger jusqu’aux perceptions contemporaines, et se compléter d’une comparaison entre les images préalables, les expériences vécues et la représentation institutionnelle de la France. La comparaison internationale devra dire ce qui relève d’une civilité européenne commune, ce qui relève d’une appropriation française particulière, ce qui relève enfin d’un rayonnement qui a fait de la France, aux yeux du monde, une image de référence.
L’Héritage silencieux cherche ainsi à rendre intelligible une réalité que l’usage courant reconnaît déjà, quand la recherche en a encore dispersé les dimensions entre plusieurs champs d’étude qui ne se parlent pas entre eux. L’enjeu tient dans cette cohérence qui permet à une société de donner une forme habitable au temps, aux plaisirs, aux relations et aux lieux, puis de transmettre cette intelligence à travers les transformations de l’existence collective, d’une génération à l’autre, sans qu’un mot n’ait toujours été nécessaire pour la dire.
Cyril Brun, docteur en sciences humaines et histoire, professeur d’art de vivre à la française
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Notes
[1] Cette définition a été élaborée dans Cyril Brun, « Qu’est-ce qu’un art de vivre ? Pour la constitution d’un objet historique et anthropologique », 2026.
[2] Marcel Mauss, « Les techniques du corps », communication présentée à la Société de psychologie le 17 mai 1934, publiée dans le Journal de psychologie, vol. XXXII, nos 3-4, 1936, p. 271-293, puis reprise dans Sociologie et anthropologie, Paris, Presses universitaires de France, 1950.
[3] Norbert Elias, Über den Prozeß der Zivilisation, Bâle, Haus zum Falken, 1939. Édition française utilisée : La Civilisation des mœurs, traduit de l’allemand par Pierre Kamnitzer, Paris, Calmann-Lévy, 1973. Elias étudie notamment la transformation des manières de table, des fonctions corporelles et du contrôle des affects.
[4] Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Éditions de Minuit, 1980, spécialement le chapitre III, « Structures, habitus, pratiques ».
[5] L’Épopée de Gilgamesh, tablette II. Pour une traduction française de référence : Jean Bottéro, L’Épopée de Gilgamesh. Le grand homme qui ne voulait pas mourir, Paris, Gallimard, coll. « L’aube des peuples », 1992. L’humanisation d’Enkidu associe le pain, la bière, le vêtement, l’onction et l’entrée dans la communauté humaine.
[6] Jean Bottéro, La plus vieille cuisine du monde, Paris, Louis Audibert, 2002. Voir également Dominique Charpin, La vie méconnue des temples mésopotamiens, Paris, Les Belles Lettres, 2017, pour les pratiques alimentaires, cultuelles et sociales liées aux sanctuaires mésopotamiens.
[7] Exode, 23, 12. Le texte hébreu emploie le verbe וְיִנָּפֵשׁ, weyinnāpheš, formé sur la racine נפשׁ, qui exprime ici l’action de reprendre souffle ou de se restaurer.
[8] La Règle de saint Benoît, chapitres 48, « Du travail manuel de chaque jour », et 53, « De la réception des hôtes ». Le chapitre 53 ordonne l’accueil de l’hôte à la reconnaissance de sa dignité. Texte du chapitre 53, abbaye de Scourmont.
[9] Platon, Le Banquet, spécialement 172a-223d. Édition française utilisée : Platon, Le Banquet, traduction, introduction et notes de Luc Brisson, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2007.
[10] Aristote, Éthique à Nicomaque, livres II, VII, VIII, IX et X. Édition française utilisée : traduction de Richard Bodéüs, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2004.
[11] Érasme, De civilitate morum puerilium, Bâle, Johann Froben, 1530. Pour la traduction française utilisée : Érasme, La Civilité puérile, traduction d’Alcide Bonneau, Paris, Isidore Liseux, 1877, spécialement les chapitres I, IV et V, p. 11-42, 59-94 et 95-112. Édition numérisée.
[12] Jean Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût ou Méditations de gastronomie transcendante, Paris, A. Sautelet et Cie, 1826, méditation XIV, « Du plaisir de la table ». Dans l’édition de 1867 consultable en ligne, p. 172-186, spécialement les paragraphes 73 à 76. Texte et pagination.
[13] Béat-Louis de Muralt, Lettres sur les Anglais et les Français et sur les voyages, édition d’Otto von Greyerz, Berne, Steiger, 1897, XXI-299 p. La première édition des Lettres paraît en 1725. Notice bibliographique et exemplaire numérisé.
[14] Carlo Goldoni, Mémoires de M. Goldoni pour servir à l’histoire de sa vie et à celle de son théâtre, Paris, Duchesne, 1787, trois volumes. La troisième partie porte sur le séjour français commencé en 1762.
[15] Pietro Verri, Viaggio a Parigi e Londra, 1766-1767, dans Edizione nazionale delle opere di Pietro Verri, vol. V, Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 2018. Le journal parisien constitue un document comparatif sur les institutions, la sociabilité et les usages de la capitale.
[16] Nikolaï Karamzine, Lettres d’un voyageur russe, introduction, traduction, notes et commentaires de Rodolphe Baudin, Paris, Institut d’études slaves et Éditions de L’Inventaire, 2022, 783 p. Les lettres furent publiées progressivement entre 1791 et 1801. Présentation de l’édition par Sorbonne Université.
[17] Nathaniel Hawthorne, Passages from the French and Italian Note-Books, Boston, Houghton, Mifflin and Company, 1871, édition posthume établie à partir des carnets du séjour européen de 1853 à 1860. L’exploitation systématique des passages français appartient au corpus en cours de dépouillement.
[18] Edith Wharton, French Ways and Their Meaning, New York, D. Appleton and Company, 1919, XI-149 p. Édition originale numérisée. Pour la contextualisation critique : Ágnes Zsófia Kovács, « Edith Wharton on French Manners in the Context of World War I », 2022, p. 80-95. Article en ligne.
[19] UNESCO, « Le repas gastronomique des Français », inscription en 2010 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, décision 5.COM 6.14. Notice officielle et dossier documentaire.