De plus en plus de restaurants utilisent des textes générés pour se présenter. Derrière ces descriptions séduisantes se cache parfois un décalage réel entre l’image donnée et l’expérience vécue. Ce phénomène interroge à la fois la relation client, la perception du niveau en gastronomie et l’équilibre même du secteur.
Quand le texte précède le restaurant
Ces derniers jours, je me suis fait avoir deux fois.
Dans les deux cas, tout commence par un texte, et même par un très beau texte, de ceux qui installent immédiatement une forme de confiance, parce qu’ils possèdent cette tenue que l’on associe d’ordinaire à des maisons déjà établies. Le chef y est présenté avec précision, son parcours s’inscrit dans une continuité lisible, l’intention est claire, presque évidente ; rien ne dépasse, rien ne heurte, tout semble déjà en place.
À la lecture, le niveau n’est pas seulement suggéré, il est posé.
On sait, ou du moins on croit savoir, où l’on va.
Et c’est précisément là que le trouble commence, car une fois à table, l’écart n’a pas besoin de se chercher : il apparaît d’emblée, presque sans transition, comme si deux réalités s’étaient simplement superposées sans jamais se rejoindre.
Les assiettes ne sont pas à la hauteur de ce qui a été annoncé — parfois nettement — et le service, loin de corriger ce décalage, le laisse au contraire s’installer. Ce qui avait été écrit avec maîtrise ne trouve pas sa traduction dans l’assiette, et l’on comprend alors que ce que l’on avait lu ne relevait pas d’une description, mais d’une projection.
Une écriture qui imite la gastronomie
En en parlant autour de moi, auprès de professionnels de la restauration, la réaction a été immédiate, presque instinctive : un seul mot, prononcé sans hésitation — ChatGPT.
Non pas comme une hypothèse parmi d’autres, mais comme une évidence déjà partagée.
J’ai alors voulu comprendre. J’ai demandé à ChatGPT lui-même comment ces textes étaient construits.
La réponse est simple.
Ces descriptions ne naissent pas d’un regard ni d’une expérience vécue ; elles sont élaborées à partir de ce qui fait déjà autorité : critiques gastronomiques, discours du Michelin, textes d’agences. Elles en reprennent les codes, la structure, les équilibres.
Elles donnent la forme du niveau.
Mais sans en avoir la réalité.
Une attente créée… puis déçue
On ne décrit plus un restaurant tel qu’il est ; on lui prête un langage qu’il ne tient pas.
À force de lire ces textes, une impression s’installe : celle d’un monde déjà hiérarchisé, comme si les places étaient attribuées en amont, comme si le niveau était acquis avant même d’avoir été éprouvé.
Comme si, au fond, ChatGPT distribuait les étoiles.
On arrive alors avec une attente précise, construite, crédible.
Et c’est précisément cette précision qui rend le décalage si sensible lorsque l’assiette ne suit pas.
Le client se déplace pour quelque chose qu’il ne trouve pas.
La déception est immédiate.
Et il faut bien reconnaître qu’il y a là une forme de tromperie, dans la mesure où l’attente n’est pas née d’un malentendu, mais a été fabriquée.
Une désorganisation entre l’offre et la demande
Mais cette tromperie ne s’arrête pas à l’expérience individuelle.
Car cette écriture — qui relève en réalité d’une forme de marketing ou de communication — désorganise la rencontre entre un lieu et son public.
Des clients viennent chercher une expérience qui n’existe pas.
Et ceux qui pourraient réellement correspondre au restaurant ne s’y reconnaissent pas, ou ne viennent pas.
L’offre et la demande cessent alors de se répondre.
Une dérive plus profonde pour la gastronomie
À force de répétition, un autre effet apparaît, plus discret, mais sans doute plus grave.
Les repères se déplacent.
On s’habitue à un niveau présenté comme juste alors qu’il ne l’est pas tout à fait ; on finit par accepter comme “bien” ce qui est simplement correct.
Le regard s’ajuste.
L’exigence se relâche, sans bruit.
Ce glissement touche à quelque chose de plus profond : la manière même dont nous percevons ce qu’est une bonne table.
Conclusion
Ce texte n’est pas un règlement de comptes. Les écarts, lorsqu’ils existent, se règlent ailleurs, directement, avec les maisons concernées. Mais ce qui se joue ici dépasse largement ces situations particulières.
Il touche à ce que l’on donne à voir,
et, à terme, à l’idée même que l’on se fait d’une bonne table.
Et cela, aucun texte ne devrait pouvoir le décider.
Cyril Brun