Le Guide Michelin vient d’annoncer l’extension de son empire de la distinction au monde du vin, sous la forme d’une nouvelle récompense baptisée « La Grappe ». Une, deux ou trois grappes pour noter les domaines viticoles, Bourgogne et Bordelais en premiers cobayes. L’intention est lisible, la communication est rodée. Mais quand une institution traverse une crise de légitimité silencieuse dans son propre territoire, est-il vraiment sage d’aller planter son drapeau ailleurs ?
L’annonce
Le 2 décembre 2025, le directeur international du Guide Michelin, Gwendal Poullennec, a annoncé la création d’une nouvelle distinction réservée aux domaines viticoles : la Grappe Michelin, déclinée en une, deux ou trois niveaux, complétée par une mention « Recommandé » pour les domaines n’atteignant pas la première grappe. Cinq critères universels seront évalués : qualité de l’agronomie, maîtrise technique en cave, identité du vin, équilibre, et constance qualitative sur plusieurs millésimes. Les premières distinctions concerneront la Bourgogne et le Bordelais en 2026, lors de deux événements distincts dont les dates restent à préciser, avant une extension progressive à d’autres régions françaises puis au reste du monde.
La formule est bien trouvée. Michelin sait construire un récit, et celui-ci est cohérent en apparence : après les Étoiles pour les restaurants en 1926 et les Clefs pour les hôtels en 2024, le Guide étend naturellement son expertise au vin, « référence-clé de l’expérience gastronomique ». On notera au passage que cette incursion dans l’univers viticole n’est pas totalement nouvelle : Michelin avait acquis 40 % du capital du Robert Parker Wine Advocate en 2017, avant d’en devenir l’unique propriétaire en 2019, héritant ainsi d’un demi-million de notes de vins accumulées sur quarante-sept ans. La Grappe serait donc l’aboutissement logique d’une stratégie engagée il y a près d’une décennie. Sauf que.
Une institution sous pression
Avant d’aller noter les vignerons, le Michelin ferait bien de regarder ce qui se passe dans sa propre maison. Car le Guide traverse depuis plusieurs années une crise de légitimité dont les symptômes s’accumulent et que la profession ne tait plus.
Du côté des chefs, la contestation a pris des formes de plus en plus publiques et de plus en plus radicales. Une poignée de restaurateurs français ont renoncé à leurs distinctions en raison de la pression exercée par les inspections : Joël Robuchon en 1996, Alain Senderens en 2005, Olivier Roellinger en 2008, Sébastien Bras en 2017. Ce dernier avait obtenu, chose rarissime, d’être retiré du guide — avant d’y réapparaître, à sa grande surprise, dès l’édition suivante. En 2026, son restaurant Le Suquet à Laguiole a perdu sa deuxième étoile, rouvrant une plaie jamais vraiment refermée. Marc Veyrat, lui, a porté l’affrontement devant les tribunaux après avoir été rétrogradé en 2019 — une histoire dite du « cheddargate », où un inspecteur aurait confondu le safran de son soufflé avec du cheddar anglais — avant de bannir publiquement les inspecteurs de son nouveau restaurant à Megève.
Ces cas individuels seraient anecdotiques s’ils ne révélaient pas une tension de fond. Le Guide ne se contente plus de juger les chefs : il orchestre sa propre lecture, régule, amortit, scénarise. Son cœur n’est plus le jugement, mais la légitimation — une machine à produire de la hiérarchie et du désir dans un paysage où les influenceurs et les plateformes prolifèrent. En clair, le Michelin a cessé d’être un guide pour devenir une marque. La nuance n’est pas mince.
Les gastronomes de haut vol ne s’y trompent plus. Le bouche-à-oreille, les chefs eux-mêmes et les concierges de luxe sont devenus les nouvelles références. Michael Lawrence, ancien directeur des opérations du Dinex Group de Daniel Boulud, l’observe sans détour : « Michelin n’a plus l’influence, le pouvoir ou le prestige qu’il avait autrefois. » Une étude publiée par la plateforme Bouillantes et conduite par la Kedge Business School le confirme chiffres à l’appui : le Guide perd en impact économique, et de nombreux restaurateurs lient pourtant encore leur destin à ses décisions — une situation qualifiée de « dangereuse » par les auteurs, qui voient dans le Bibendum un « préfet de la gastronomie qui délivre un faux sauf-conduit économique ».
Que vient-il chercher dans le vin ?
C’est précisément dans ce contexte de fragilisation interne que le Guide choisit d’investir un nouveau territoire. On peut y lire plusieurs choses.
La première lecture est stratégique : le vin représente un marché mondial colossal, une communauté d’amateurs en quête de repères simples, et une légitimité culturelle que le Michelin peut brandir sans difficulté. La Grappe se présente elle-même comme une réponse à la confusion du marché : face à la multiplication des appellations, labels environnementaux, notes de critiques et classements locaux, elle propose une lecture simple, « compréhensible aussi bien pour le néophyte que pour l’expert ». Autrement dit, la marque Michelin s’appuie sur sa notoriété grand public pour s’imposer là où les guides spécialisés existants — Revue des Vins de France, Bettane & Desseauve, le Parker désormais en son sein — n’ont jamais réussi à percer auprès du grand nombre.
La deuxième lecture est moins flatteuse. Diversifier une marque en perte de vitesse vers un nouveau territoire, c’est une stratégie classique de redéploiement. Quand on ne parvient plus à convaincre pleinement chez soi, on va conquérir ailleurs. La question est de savoir si le vin a besoin de ce type de conquête.
Ce que le vin n’est pas
Car le monde du vin n’est pas le monde de la restauration. Et c’est ici que le scepticisme s’impose.
Un restaurant, c’est une expérience reproductible : le client revient, l’inspecteur revient, la cuisine évolue dans un temps court et mesurable. Un domaine viticole, c’est une œuvre au long cours, construite sur des décennies, des générations parfois, des terroirs qui se révèlent sur quinze ou vingt millésimes. La constance, l’un des cinq critères retenus par Michelin, est précisément ce qui est le plus difficile à évaluer dans le temps court d’une inspection. Les inspecteurs ne seront d’ailleurs pas anonymes lors de leurs visites — « les vins étant des produits finis, scellés » — ce qui signifie concrètement que les vignerons sauront qu’ils sont évalués, avec tout ce que cela induit sur ce qui sera présenté et dans quelles conditions.
Il y a par ailleurs une question de grammaire. La Grappe évaluera l’excellence d’un domaine dans sa globalité, et non cuvée par cuvée, ni millésime par millésime. C’est un choix délibéré, qui se distingue de l’approche Parker — la note à 100 points par vin et par millésime. Mais ce faisant, Michelin produit une évaluation statique d’un objet fondamentalement dynamique. Un grand domaine bourguignon peut traverser une période difficile le temps d’une succession ou d’un changement de chai, et se retrouver classifié sur la base d’une réputation en train de se reconstruire. Le modèle économique de la distinction n’a pas été précisé par Gwendal Poullennec : qui finance les inspections, à quelle fréquence, avec quels moyens humains sur un vignoble aussi vaste que le Bordelais ou la Bourgogne ?
Le risque de l’uniformisation
La question la plus profonde n’est pas celle de la légitimité de Michelin à entrer dans le vin — sur le papier, le rachat du Wine Advocate lui confère une base d’expertise réelle. Elle est celle de l’effet que cette notation produira sur le vignoble lui-même.
L’histoire des étoiles Michelin dans la restauration a montré un effet pervers bien documenté : les chefs cuisinent pour l’inspecteur, ajustent leurs cartes en fonction des critères supposés du Guide, standardisent là où ils devraient singulariser. Les restaurateurs ajustent désormais leur stratégie marketing selon le calendrier d’annonce du Guide — un phénomène qui a contribué à une certaine uniformisation du haut de gamme gastronomique français. Importer cette logique dans le vignoble, c’est risquer de voir des domaines travailler pour la grappe plutôt que pour leur terroir. Ce serait une perte considérable dans un univers où la singularité est la valeur première.
Le vin français n’a pas besoin d’un arbitre supplémentaire. Il a besoin de passeurs capables de transmettre sa complexité sans la réduire, de médiateurs formés à lire un vin comme on lit un lieu — dans sa durée, ses strates, ses silences. Ce que Michelin sait faire à table reste à prouver qu’il sait le faire dans le verre. Et la preuve ne se fera pas en décembre, lors d’une cérémonie soigneusement scénarisée à Beaune ou à Bordeaux. Elle se fera, si elle se fait, sur le temps long — le seul que le vin accepte.
Cyril Brun
Sources : Guide Michelin (communiqué de presse, 2 décembre 2025) — Vitisphere — Le Devoir — Food & Sens — Bouillantes / Kedge Business School — France Bleu Auxerre — L’Hôtellerie Restauration — Vinatis — Fortune — AFP